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PIQUE NIQUE A HANGING ROCK

14 février 1900, Australie. L'’été touche à sa fin. Les jeunes pensionnaires de Mrs Appleyard attendent depuis des mois ce pique-nique annuel, non loin de Hanging Rock. Revêtues de leurs mousselines légères, elles partent dans une voiture tirée par cinq chevaux bais magnifiques. Après le déjeuner, les demoiselles s’assoupissent à l’ombre des arbres. Mais quatre d’entre elles, plus âgées, obtiennent la permission de faire une promenade. Enivrées par cet avant-goût de liberté, elles franchissent un premier ruisseau... puis disparaissent dans les hauteurs. Quand, tard dans la nuit, la voiture regagne le pensionnat, trois jeunes filles manquent à l’'appel.

Joan Lindsay pensionnat disparition Australie
Lire maintenant
Auteur : Joan Lindsay
Série
Editeur : Le livre de poche
Date parution : 11/05/2016
Format : Ebook
Première page
Tout le monde fut d’accord pour dire que c’était une journée parfaite pour pique-niquer à Hanging Rock – une scintillante matinée d’été, chaude et paisible ; pendant tout le petit déjeuner les cigales firent entendre leur cri strident dans les néfliers, juste sous les fenêtres du réfectoire, et les abeilles bourdonnaient au-dessus des massifs de pensées qui bordaient l’allée. Des dahlias flamboyants courbaient leurs lourdes têtes au-dessus des plates-bandes immaculées, et les pelouses soigneusement entretenues exhalaient leur vapeur sous le soleil montant. Le jardinier arrosait déjà les hortensias, encore dans l’ombre de l’aile arrière du collège où se trouvaient les cuisines. Les élèves du pensionnat de jeunes filles de Mrs. Appleyard s’étaient levées à 6 heures et depuis lors n’avaient cessé d’inspecter le ciel limpide et lumineux. Elles voltigeaient maintenant dans leurs mousselines de dimanche, tel un essaim de papillons en délire. Non seulement c’était un samedi et le jour tant attendu du pique-nique annuel, mais c’était également le jour de la Saint-Valentin, que l’on célèbre traditionnellement le 14 février par un échange de cartes et de gracieusetés très élaborées. Toutes étaient follement romantiques et strictement anonymes – les hommages prétendument silencieux d’admirateurs éperdument amoureux. Et pourtant, Mr. Whitehead, le vieux jardinier anglais, et Tom, le valet irlandais, étaient à peu près les deux seuls individus du sexe masculin à qui, pendant le trimestre, l’on pût adresser un sourire.
La directrice était sans aucun doute la seule personne au collège qui ne reçût aucune carte. Il était bien connu que Mrs. Appleyard désapprouvait la Saint-Valentin et ses vœux ridicules qui s’amoncelaient sur les cheminées jusqu’à Pâques et demandaient aux femmes de chambre autant d’époussetage supplémentaire que la distribution des prix. Et quelles cheminées ! Les deux du grand salon, en marbre blanc, étaient soutenues par des couples de caryatides au buste aussi ferme que celui de Madame elle-même ; d’autres, en bois sculpté et tourmenté, étaient embellies d’innombrables miroirs biseautés et scintillants. En l’an 1900, Appleyard College constituait déjà un anachronisme architectural dans la brousse australienne – une bâtisse désespérément incongrue en ces temps et lieux. La lourde demeure à deux étages était une de ces maisons tarabiscotées qui avaient poussé comme des champignons exotiques dans toute l’Australie après la découverte de l’or. Nul ne saura jamais pourquoi on avait choisi comme site de construction précisément cette étendue de terre plate et maigrement boisée, à quelques kilomètres du village de Macedon, niché au pied de la montagne. L’insignifiant ruisseau qui déroulait ses méandres en une suite de petits bassins sans profondeur tout au long du coteau, au fond de ce domaine de cinq hectares, présentait peu d’intérêt pour servir de cadre à une demeure à l’italienne, pas plus que l’occasionnelle vue, au travers d’un écran d’eucalyptus à l’écorce filandreuse, du sommet embrumé du mont Macedon qui se dressait à l’est, de l’autre côté de la route. Quoi qu’il en soit, elle était là – et même bien là, construite en solide pierre de Castlemaine, pour résister aux ravages du temps. Le propriétaire d’origine, dont le nom a depuis longtemps sombré dans l’oubli, n’y avait vécu qu’un an ou deux avant que l’immense et affreuse bâtisse se retrouve vide et à vendre.
Grâce à Mr. Whitehead, le jardinier anglais toujours en fonction, la propriété était magnifiquement entretenue, depuis le potager jusqu’aux jardins d’agrément, du poulailler à la porcherie, et du verger aux courts de tennis. Il y avait plusieurs voitures dans les belles écuries de pierre, toutes en excellent état. La hideuse décoration victorienne paraissait neuve, avec des cheminées de marbre arrivées directement d’Italie et d’épais tapis d’Axminster. Les lampes à huile de l’escalier en bois de cèdre étaient tenues par des statues classiques, un piano à queue trônait dans le grand salon, et il y avait même une tour carrée où l’on accédait par un escalier en colimaçon fort étroit, et où l’on pouvait hisser le drapeau britannique pour l’anniversaire de la reine Victoria. Mrs. Appleyard, nouvellement arrivée d’Angleterre avec un solide pécule et des lettres de recommandation pour quelques-unes des plus grandes familles d’Australie, avait été aussitôt très impressionnée par cette demeure située bien en retrait de la route de Bendigo, à l’abri d’un mur bas construit en pierre. Ses yeux bruns et durs
comme des cailloux, toujours à l’affût d’une affaire, avaient immédiatement saisi que cet endroit étonnant était idéal pour fonder un pensionnat – mieux encore, un collège – de jeunes filles, huppé et donc onéreux. À la grande joie de l’agent immobilier de Bendigo qui lui faisait visiter le domaine, elle l’avait acheté sur-le-champ, en l’état, y compris le jardinier, à un prix réduit parce qu’elle payait
comptant, et s’y était installée sans tarder.
Lu : Oui
Chronique : Oui

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